Les représentations bibliques de la Terre

Comment les religions se sont-elles approprié la géographie et le territoire ? Cet article essaie de répondre à cette question concernant la chrétienté et d’identifier les éléments religieux qui imprègnent encore, plus ou moins consciemment, la vision du monde de certaines personnes, ici en France et plus largement dans le monde dit “occidental”.

La représentation chrétienne du monde : le partage en trois grandes “civilisations”

A partir du VIIIème siècle, apparaissent des représentations cartographiques de la planète Terre sous la forme dite du « T dans l’O », qui présentent l’Orient en haut, représentant l’Asie, le Septentrion à gauche, représentant l’Europe et la zone méridionale à droite, représentant l’Afrique.

Elles sont séparées par deux fleuves qui forment le haut du T, censés être le Nil et le Tanaïs (aussi appelé Don). La barre horizontale du T correspond à la Méditerranée. Les deux barres sont censées se rencontrer à Jérusalem, tombeau du Christ et centre du Monde pour la religion chrétienne.

Représentation biblique du Monde en trois parties (source BNF)

Cette représentation est censée corresponde à un partage de l’écoumène (ensemble des zones habitées des Hommes), réalisé par les trois fils de Noé après le déluge :

  • Sem, l’aîné, s’est approprié l’Asie (Orient),
  • Cham, le second, s’est approprié l’Afrique (zone méridionale),
  • Japhet, le plus jeune, s’est approprié l’Europe (Septentrion).

D’après Pascal Garandel, le fait que l’Est soit représenté en haut est lié à une représentation de l’écoulement du temps, le levé du soleil se faisant à l’Est et le haut représentant plus volontiers le passé et le bas le futur.

On retrouve dans la Genèse, chapitres VIII et IX, une évocation de ce repeuplement de la Terre après le déluge. On n’y trouve toutefois pas de description si tranchée géographiquement du partage du monde entre les fils de Noé. Il semble donc que ce sont les chrétiens qui ont interprété la Genèse a posteriori pour construire cette théorie de partage du monde en trois grandes zones entre les fils de Noé.

On retrouve cette représentation de T dans l’O, mais atténuée, dans la mappemonde d’Epstorf, en 1240, qui assimile cette fois la représentation cartographique de la Terre au corps du Christ, dont on voit dépasser la tête, les pieds et les mains des rebords de la carte. On y retrouve l’association de deux obsessions judéo-chrétiennes : le corps et le territoire.

Mappemonde d’Epstorf (source Wikipédia)

Une tentative d’allier le christianisme et l’idée d’universalité au XVIème siècle

Au XVIème siècle, on est tout à fait capable de produire des représentations à visée réellement cartographique et des représentations symboliques et religieuses, comme l’illustrent les deux cartes ci-dessous, qui datent de la même époque.

Heinrich Bünting dit, au sujet de la seconde carte ci-dessous, dans la préface d’un ouvrage intitulé Itinerarium sacræ Scripturæ dans laquelle cette carte est parue : “Afin que la disposition de toute l’étendue des terres puisse être perçue plus facilement, j’ai voulu placer en avant (de mon ouvrage) une cosmographie universelle en forme de trèfle, sceau de la célèbre ville de Hanovre ma douce et bien-aimée patrie. La graine ou la semence de ce trèfle est la demeure de l’Église, la Judée, avec, au centre, la très sainte ville de Jérusalem. Les trois feuilles étendues vers le levant, le couchant et le midi, représentent les trois parties principales du monde, à savoir, l’Europe, l’Asie et l’Afrique.” (source BNF). Cette carte est donc utilisée pour allier une vision universelle de l’univers à la vision religieuse chrétienne.

Deux représentations cartographiques du Monde de la même époque (environ 1580) : une plutôt scientifique et idéologiquement neutre, l’autre religieuse, source Pascal Garandel. Dans les deux cas, l’Amérique est encore « un autre monde », inconnu.

On retrouve d’ailleurs dans la Genèse, dans le même chapitre que précédemment décrivant le peuplement de la Terre par Noé et ses fils, la trace d’une idée chère aux idéologues de l’universalisme : la pleine légitimité de la soumission totale du vivant à l’Homme, qui place l’Homme au-dessus du reste de la création divine. Ceci est transmis au travers de deux injonctions supposées venues directement de Dieu :

Genèse IX – 2 « Que votre ascendant et votre terreur soient sur tous les animaux de la terre et sur tous les oiseaux du ciel ; tous les êtres dont fourmille le sol, tous les poissons de la mer, sont livrés entre vos mains ».

Genèse IX – 3 « Tout ce qui se meut, tout ce qui vit, servira à votre nourriture ; de même que les végétaux, je vous livre tout ».

Tentative des chrétiens de légitimer une domination occidentale du Monde

On trouve au même chapitre IX, verset 27, l’idée que Dieu aurait demandé à ce qu’on agrandisse le domaine de Japhet (qui d’après les chrétiens s’est approprié l’Europe), notamment en résidant dans les tentes de son frère Sem (qui, toujours d’après les chrétiens, s’est approprié l’Asie) et à ce qu’on réduise en esclavage Canaan, le fils de Cham (supposé régner sur l’Afrique).

Genèse IX – 27 « Que Dieu agrandisse Japhet ! Qu’il réside dans les tentes de Sem et que Canaan soit leur esclave ! »

Ce verset a donc, à mon sens, après déconstruction logique de l’argumentaire religieux, été utilisé par la chrétienté a posteriori pour justifier l’occupation de l’Asie et l’esclavage des peuples africains, puisqu’on ne trouve pas trace de ce partage du monde en trois dans l’ancien testament.

La carte anthropomorphique de l’Europe ci-dessous (du même auteur que les deux précédentes), qui utilise l’image d’une reine pour représenter le continent européen, illustre cette idée de domination de l’Europe sur l’Afrique et l’Asie.

Exemple de carte visant à diffuser une idéologie religieuse, par le théologien protestant Heinrich Bünting (source RareMaps)

La géographie et la carte sont donc bien alors pour la religion chrétienne des instruments de propagande, ne visant pas seulement à faire apparaître le monde comme le résultat d’une création divine, mais aussi à justifier et à diffuser sa conception religieuse de la réalité.