Satanisme, la vie à l’envers
Le satanisme est une idéologie dont les racines remontent à quelques siècles avant le début de l’ère chrétienne.
Un rapport de la Miviludes de 2011 [1] nous détaille la vision française, institutionnelle et universitaire, de ce mythe et des idéologies qui en découlent. Voici, ci-dessous, une synthèse de quelques éléments que j’ai trouvé pertinents par rapport à la situation politique actuelle et à mon expérience, que je décris en partie ici, croisée avec quelques appréciations personnelles (en jaune).

Le « satan » comme symbole de la mise à l’épreuve divine
L’idée de « satan » servant le Mal, en étant chargé d’accuser, de tester et de mettre des obstacles aux Hommes, serait issue d’une vision mazdéiste (perse) du monde dans laquelle le Bien et le Mal sont deux entités autonomes. Cette vision aurait largement imprégné les imageries bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la conception hébraïque, au départ un symbole, le « satan » représente celui qui met l’homme à l’épreuve. L’exemple-type de cette vision des choses est l’histoire de Job, homme pieux par excellence, que Yahvé fait souffrir au travers d’un de ses anges, pour éprouver son amour et sa fidélité. Le « satan » est aussi censé être une métaphore des ennemis politiques des croyants.
On est donc dans une vision théocratique de la politique, mais aussi, déjà à cette époque, dans une vision manichéenne.
La personnification de Satan dans le judaïsme
Petit à petit, l’idée de « satan » évolue pour les juifs, pour en faire un personnage autonome instigateur du Mal. C’est au sein des sectes juives (dont le christianisme) que Satan est personnifié, à partir du IIème siècle avant JC. Il s’agirait d’une réaction désespérée des théologiens face à la situation politique d’alors, qui se seraient rabattus sur une mythologie du combat entre le Bien et le Mal, pour pouvoir se projeter dans des visions prophétiques de victoire du Bien contre le Mal.
On serait donc passé d’une idée symbolique, plutôt saine à mon sens, à un personnage avec une volonté propre qui doit affronter Dieu. Ce passage serait le résultat d’un mécanisme de défense psychologique pour continuer à croire en Dieu face à l’inextricable en politique.
La personnification du Mal dans la religion chrétienne
Dans le Nouveau Testament, on parle aussi bien du Diable (étymologiquement, « celui qui divise »), de Belzébuth, de Lucifer que de Satan. Dans l’Apocalypse selon Saint-Jean, Dieu est à la tête d’armées divines qui s’opposent aux forces diaboliques, placées sous la houlette d’une bête, marquée du chiffre 666, censée représenter l’Homme sans Dieu. Dans cette vision du monde, l’Homme non-croyant est donc censé être un satanisme. Satan est aussi l’explication de la souffrance physique et morale des Hommes et dédouane Dieu de cette responsabilité. Dieu est toutefois vu comme omnipotent, la conception dualiste entre le Bien et le Mal est rejetée à cette époque par les premiers chrétiens.
La vision dualiste est soit-disant rejetée. Pourtant, contrairement à la vision d’origine dans laquelle le « satan » représente une mise à l’épreuve de l’homme, Dieu est une conscience dénuée d’intention mauvaise, idéalisée et la bête est uniquement une puissance de destruction. Par ailleurs, le non-croyant représente le Mal, quoi qu’il fasse et le croyant le bien, dans une forme de pureté idéalisée. Nous ne sommes plus vus comme des êtres complexes et ambivalents, mais comme des individus qui se divisent en deux camps, un légitime et l’autre non, clarifiant l’idée d’une légitimité à persécuter des personnes au nom de Dieu.
Par ailleurs, la représentation du Mal au moyen d’une série de chiffres 6 peut surprendre, sachant qu’il s’agit d’un multiple (6 ou 12) qu’on retrouve facilement dans la nature, qui n’a rien de moins normal ou naturel que les chiffres 5 ou 10, qui nous semblent probablement plus naturels que d’autres parce qu’ils correspondent au nombre de doigts de nos mains. Les sumériens comptaient plutôt leurs phalanges que leurs doigts. Ils arrivaient à un comptage en base 12 en comptant les phalanges des 4 doigts opposés au pouce, avec leur pouce [2].
Par ailleurs, on retrouve le chiffre 12 dans les mois de l’année, qui correspondent à 12 (voire 13 cycles lunaires) par an. On observe aussi que la définition des sons de la gamme naturelle à partir de fréquences de base multiples de 6 aboutit à des constructions arithmétiquement plus naturelles (cf. article sur l’étalonnage du La en musique).
Le chiffre 12 reste par ailleurs une manière assez fréquente de définir des unités d’achat : douzaine d’œufs, carton de 6 bouteilles, etc. On le retrouve aussi dans la Bible avec les 12 apôtres ou dans la manière de définir les heures et les minutes ou encore les angles sur le cercle.
Pourquoi donc l’usage du chiffre 6 ou de son multiple 12 serait-il un héritage du Mal ou de l’Homme sans Dieu ? On voit déjà naître une ambiguïté vis-à-vis de ce qui sort de la nature qui devrait être « diabolisé », comme si l’Homme (avec la référence à son nombre de doigts) était créature de Dieu, contre la nature, qui utilise bien volontiers aussi la référence du nombre 6 dans ses constructions. La nature serait-elle plus diabolique que l’Homme ?
On sent apparaître un peu de confusionnisme sur le sujet !
La vision manichéenne du Bien et du Mal
Quelques sectes chrétiennes dites « gnostiques » voient également le jour dans les deux premiers siècles après J-C. Elles sont basées sur une vision manichéenne du Monde. Comme l’indique le rapport de la Miviludes, le manichéisme est une « doctrine religieuse née des prédications du Mésopotamien Mani (216-276) » et elle « postule la coexistence et l’antagonisme de deux principes incréés : le Bien et la Lumière, personnifiés par Dieu, et le Mal et la Matière, par Satan. La terre et les hommes ne sont que le fruit de l’affrontement entre ces deux principes, Satan ayant créé les hommes pour disperser sans fin la lumière volée au royaume de Dieu et Dieu ayant créé la terre pour récupérer son dû. »
Pour ces sectes, « la terre, lieu de souffrance et de douleurs, ne peut être le fruit de la création d’un dieu bon et miséricordieux ; ce monde est voulu et modelé par des esprits mauvais et puissants (Sammaël, Ialdabaoth, un Yahvé maléfique). En d’autres termes, les croyants qui vouent un culte au Dieu créateur sont dans l’erreur : il leur faut chercher, à l’aide de la gnose, la véritable identité de Dieu. Cette approche et ses chantres sont rapidement critiqués et rejetés du canon doctrinal officiel de l’Église catholique pour être vilipendés et étiquetés comme des agents de Satan. S’ils ne vouent aucun culte à l’être opposé à Dieu tel qu’on les en accuse, il faut néanmoins souligner que, par leur refus d’adorer le Créateur, ils préfigurent les sectes lucifériennes contemporaines. »
On voit apparaître avec le manichéisme l’idée de « lumière » divine que l’Homme devrait s’approprier, dans une lutte contre Dieu. Plutôt que d’adorer Satan, ils font le choix de lutter contre Dieu dans une tentative d’autonomie de l’Homme vis-à-vis d’un Dieu vu comme tyrannique.
On voit naître aussi en parallèle l’idée d’une culpabilité ou d’une infériorité à vivre « dans la matière », c’est-à-dire à travailler la terre, le bois, la farine, etc. par rapport à celui qui vit dans la Lumière de Dieu au travers de l’abstraction, qu’on retrouve paradoxalement dans le monde très matérialiste dans lequel nous vivons aujourd’hui. Les métiers manuels restent dévalorisés par rapport aux métiers intellectuels.
La vision du Mal dans l’islam
L’islam, quant à elle, née au VIIème siècle après J.-C., représente le Mal par un ange déchu, Al Chaytan ou Iblis, rejeté par Allah pour avoir refusé de se prosterner devant l’être de terre Adam. Il ne personnifie pas le Mal, mais se contente d’être un djinn subversif, qui pousse les hommes à désobéir à Allah, dans une vision qui ressemble un peu à celle du judaïsme des origines, comme un levier de mise à l’épreuve de l’humain.
Les djinns, vus comme ces entités prenant le pouvoir sur l’esprit de certaines personnes en les poussant à commettre des actes irréfléchis, suscitent une grande frayeur dans l’Islam populaire, donnant lieu à des pratiques d’exorcisme d’origine préislamique, fortement décriées par les théologiens musulmans.
Dans le judaïsme des origines et dans celui de certaines sectes juives encore présentes au Moyen-Âge, comme dans l’islam, Satan est donc représenté de façon métaphorique, comme une créature de Dieu, n’ayant qu’un rôle secondaire. Il s’agit d’une vision éloignée du dualisme entre le Bien et le Mal mis en avant par le christianisme et par le manichéisme. Il semblerait que l’islam essaie plus volontiers de vivre avec l’idée que le Mal fait partie de la vie et suscite des mises à l’épreuve quotidiennes des Hommes par des tentations, que chacun doit gérer en son âme et conscience.
La diabolisation du Mal
Les « hérésies » chrétiennes inspirées du manichéisme (comme par exemple le catharisme), ainsi que les événements apocalyptiques du Moyen-Âge dans l’Occident chrétien (famines, peste noire, guerres sans fin, etc.) conduisent à une croyance ferme en un Diable puissant et maléfique, s’insinuant dans le monde des hommes. Des obsessions au sujet du Diable apparaissent au Moyen-Âge et se radicalisent aux XIIème et XIIIème siècles, donnant lieu à une répression religieuse (croisade contre les Albigeois, contre les « sarrasins », pogroms contre les juifs…) et une « chasse aux sorcières » contre les rites païens, sans précédent. L’Inquisition et les prêtres exorcistes sont mis en place pour chasser les « suppôts de Satan ». L’Église se considère comme seule détentrice de l’orthodoxie religieuse. Ces vagues meurtrières reposent sur l’interprétation souvent abusive d’hommes d’Église, de propos hallucinatoires arrachés de force ou non à des individus souvent miséreux, souvent des femmes pauvres et âgées, souvent illettrées, qui pratiquaient une forme de syncrétisme entre christianisme et pratiques traditionnelles.
Paradoxalement, l’Église catholique, par son action, donne alors toute sa puissance au terme « diable » : celui qui divise et fragmente la société en refusant l’apport spirituel des visions ancestrales et traditionnelles de Dieu, dans une tentative d’uniformisation de la pensée hégémonique.
Cette peur viscérale du Diable du Moyen-Âge va s’atténuer à partir du XIVème siècle et laisser place à une attitude plus sceptique et moins persécutrice. Il faut toutefois attendre 1682 pour que le crime de sorcellerie soit abrogé en France.
Une approche « inversée » du Mal – Les premiers cultes satanistes
A partir de la fin du XVIème siècle, se développe une forme de fascination pour l’idée de Satan, être protéiforme représentant les interdits sociaux, métaphore du révolté séduisant, romantique : un syndrome psychopathologique conduisant à une mystification par les artistes et les intellectuels à destination des individus déçus par le christianisme. A partir du XVIIème siècle, des membres de la cour royale (l’abbé Guibourg et sa compagne) jettent les principes d’un culte sataniste, construit comme l’antithèse du christianisme. Les rites sont construits en copiant et inversant les pratiques chrétiennes. Par exemple, on commence la liturgie en récitant une messe où les termes « Dieu » et « Bien » sont remplacés par leurs opposés, « Satan » et « Mal ». S’ensuivent des pratiques sexuelles et sacrificielles sauvages : « la cérémonie commence avec le sacrifice d’un enfant au moment où le célébrant offre l’hostie afin que le sang soit mêlé à celui du calice. L’offrande est faite aux démons Astaroth et Asmodée, réputés propices à l’apparition du diable. A partir de ces premiers faits satanistes, de nombreux mouvements claniques se mettent en place. Satan devient la représentation d’un conscience supérieure délivrée du joug de la morale et de la religion.
Les mouvements satanistes, qualifiés de « claniques », semblent donc nés d’une opposition au totalitarisme de la chrétienté au Moyen-Âge. Ils se sont construits sur des principes d’opposition systématique à la logique divine, qui pourraient faire sourire, si nous arrivions à nous dire qu’ils n’ont pas eu de répercussions dramatiques.
Une vision métaphorique du Mal
Au XVIIème siècle, cette nouvelle popularité de Satan reste toutefois relative. En parallèle, les guerres de religions s’arrêtent progressivement et la science prend du pouvoir intellectuellement. Le Siècle des Lumières jette les bases de la « raison éclairée » et définit de nouvelles valeurs partagées (tolérance, liberté, séparation des pouvoirs), issues de la révolution française.
L’utilisation répétée du terme « Lumière » rappelle toutefois que la vision manichéiste de la société n’est pas bien éloignée de la philosophie des Lumières. Il s’agit de ne pas se laisser faire par Dieu et d’acquérir sa liberté face à sa tyrannie représentée par le pouvoir royal, hérité par la descendance et donc considéré comme de droit divin. Peut-être aurions-nous pourtant pu changer cette règle d’héritage du pouvoir, sans passer par un rejet (apparent au moins) de Dieu dans la société.
Au XIXème siècle, les romantiques reprennent l’idée déjà avancée d’un Diable peut-être pas physiquement présent dans le monde, mais dont la présence se traduit par l’expression des sentiments humains, notamment le mal de vivre, qui nourrit la littérature romantique, à l’image de l’archétype du spleen baudlérien. Le poète « maudit » traduit dans ses vers l’ennui, la tristesse et une véritable pulsion de mort, qui cohabitent avec une force de vie d’essence divine. Il commence à apparaître une vision du monde opposant l’idéal et le spleen, la vie et la mort, Dieu et Satan.
Derrière cette vision du monde, on commence aussi à apercevoir des forces de vie et de mort qui influent sur les sentiments humains, comme si elles étaient capables de prendre le pouvoir sur le ressenti du corps et sur la pensée. Nous assumons de mieux en mieux que par l’invisible nos pensées et nos ressentis sont influencés et que, de ce fait, acquérir une liberté de penser nécessite un vrai travail intellectuel et émotionnel de détachement de nos pulsions.
Les visages du Diable décrits par les romantiques sont contradictoires et complémentaires. Pour certains, Satan est un symbole de liberté et de révolte, le Prométhée rebelle qui encourage à s’émanciper des carcans sociaux et de la finitude de la condition humaine. Victor Hugo décrit le « regard prodigieux » de Dieu sur une plume de l’aile de Satan, qui donne naissance à la Liberté, incarnée par une femme « éclairant l’infini d’un sourire innocent ».
Cette fois-ci, nous sommes devant une association d’idées entre la Lumière, l’innocence, la femme et la Liberté, avec un Dieu sataniste, qui délivre l’Homme. Il y a de quoi se perdre un peu…

Pour d’autres, Satan incarne la noirceur de l’homme et ses défauts. Le romantisme noir, aussi appelé « gothique », est un mouvement littéraire apparu à la fin du XVIIIème siècle, qui regroupe des auteurs de plusieurs nationalités autour des thématiques de la mort, de l’occultisme, de la provocation… Satan est le Prométhée enchaîné et dévoré par les remords, métaphore de l’esclavage humain au Mal et à la douleur.
D’autres écrivains romantiques recourent au Satan mythique comme figure littéraire pour interroger la place du Mal dans le monde et son essence humaine, à des fins moins religieuses que philosophiques.
Une vision psychopathologique du Mal
On commence en parallèle à expliquer les phénomènes de possessions, non pas comme l’œuvre d’un démon contrôlant le corps et terrorisant sa victime, mais plutôt comme une pathologie psychologique individuelle trouvant son explication dans un phénomène de trouble de la personnalité (schizophrénie, épilepsie, hystérie, paranoïa). Les personnes concernées sont considérées comme malades psychiatriquement. La fonction de prêtre exorciste est redéfinie et ceux-ci se trouvent la plupart du temps obligés de travailler avec des solutions médicales à ces pathologies (ou manifestations, selon ce que l’on pense de ces phénomènes).
Le Diable est théorisé en psychanalyse par Freud et Jung. Freud le voit comme le double-symbole de la noirceur du père et des interdits individuels et sociaux. Il voit dans les cas de possessions avec une sexualité évoquant le Diable un exutoire névrotique au refoulement de la sexualité par la religion, très répressive dans ce domaine. Cette frustration sexuelle est selon lui génératrice des hallucinations et possessions observées. Jung voit le Diable comme une intériorisation psychologique pouvant engendrer des réactions pulsionnelles (peur, rébellion, séduction) face aux interdits.
La vision de Freud du Mal apparaît comme moins distancée, plus caricaturale, plus sexualisée et plus violente que celle de Jung. La théorisation du rôle du père et de la mère en particulier est très marquée socialement par le milieu bourgeois et la vision patriarcale de la société. Pourquoi les interdits individuels et sociaux sont-ils l’apanage du père ? Pourquoi le Diable est-il vu comme se manifestant plus particulièrement dans l’opposition au père ? Pourquoi les femmes ne peuvent-elles a priori tenir aucun rôle dans l’éducation à la loi et la morale ? Par ailleurs, pourquoi les cas dits de « possessions » diaboliques, c’est-à-dire des symptômes, des réactions et des manifestations inexpliquées par la science, qu’on attribue quasi exclusivement aux femmes, sont-ils vus quasi systématiquement comme l’expression d’une sexualité refoulée ?
La vision de Jung me paraît plus nuancée, moins dualiste et moins sexuée. Elle reconnaît l’idée de pulsion qui pousse le corps et les émotions dans une certaine direction sans que l’individu en soit maître. Elle a malheureusement moins fait école dans notre société.
Depuis, d’autres approches psychopathologiques ont rapproché le Diable et le comportement de l’adolescent et font un lien avec son opposition au père. D’après le psychologue clinicien français, Christophe Allanic, le jeune qui s’identifie au Diable « provoque les adultes et se persuade que le plaisir sans entrave qu’il a connu dans la vie fœtale est encore possible ». D’autres analystes préfèrent parler d’un « retour du refoulé » pour parler de la fascination qu’ont certains jeunes pour le « Prince des Ténèbres », la société ayant chassé la mort au rang des tabous sociaux.
La vision contemporaine catholique du Mal
La chrétienté voit aujourd’hui deux visions du Mal se côtoyer en son sein : les uns pensent le Diable omniprésent dans la société (médias de masse, idéologies politiques « totalisantes », pornographie, pédophilie, homosexualité, contraception, avortement). D’autres théorisent son inexistence en arguant d’une mauvaise interprétation des Écritures Saintes. Les représentants catholiques ont opté pour la voie tracée par le concile de Latran IV en 1215 : le diable et autres démons ont été certes créés par Dieu, naturellement bon, mais ce sont eux qui se sont rendus mauvais.
On est encore dans l’ambiguïté des origines du christianisme, avec une idée dualiste de séparation du Bien et du Mal, tout en considérant que le Bien reste plus puissant que le Mal.
La dénonciation, prétendue par la Miviludes, par la chrétienté des idéologies totalisantes (c’est-à-dire prétendant détenir une vérité universelle) est difficile à entendre, voire paraît de mauvaise foi, tant que les chrétiens ne font pas d’abord leur auto-critique, au moyen d’une analyse rétrospective sur les intentions totalisantes du christianisme lui-même au cours des siècles passés.
La vision sataniste contemporaine du Mal
C’est sur le terreau anti-chrétien et anti-égalitaire des premiers cultes satanistes, datant du XVIIème siècle, que se développe un néo-satanisme. Il s’agit d’un courant philosophico-religieux institutionnalisé, patchwork de mythes, de croyances et de pratiques d’origines diverses (paganisme, christianisme, gnosticisme, hérésies).
Les théoriciens du satanisme s’appuient sur un certain nombre de théories, les traitant avec beaucoup de liberté, voire les dévoyant. Notamment, l’évolution des espèces théorisée par Darwin sert d’appui à une théorie dite de « darwinisme social », selon laquelle « les différences entre les individus, les peuples ou les sociétés seraient fondées sur des divergences biologiques. Ces disparités biologiques auraient pour incidence de rendre certaines « races » supérieures par rapport aux autres : les plus fortes dominant les plus faibles, celles-ci disparaissant peu à peu. Les guerres, les activités coloniales, les inégalités sociales, l’eugénisme ne seraient que l’expression de cette sélection naturelle à échelle humaine ».
Aujourd’hui, le satanisme devient donc une idéologie qui fait la part belle à des logiques soit-disant naturelles, avec l’acceptation d’une bestialité assumée de l’être humain censé obéir à un darwinisme social. Au delà de son interprétation très contestable des logiques de la nature laissant apparaître l’idée de « race », le satanisme moderne semble dire que la culture et l’éducation n’auraient pas de rôle à jouer dans la construction des sociétés humaines.
Le satanisme s’appuie également sur la philosophie de Friedrich Nietzsche pour légitimer les comportements individualistes des puissants et des forts. Nietzsche a bâti sa pensée autour du concept de « volonté de puissance », que le satanisme reprend et travestit : chaque individu posséderait une force d’expansion intrinsèque, qui le conduirait à mettre en pratique des actions agressives et brutales dans le seul but d’exposer sa puissance. À ce titre, seuls les surhommes, les individus les plus parfaits ayant dépassé leur condition, sont appelés « à siéger au sommet de l’espèce humaine et de la société afin d’assurer la domination du seigneur sur le troupeau d’esclaves ». Chez Satan, « bénis soient les forts » et « maudits soient les faibles ».
Le satanisme donne l’impression d’un immense confusionnisme dont le but est que plus rien ne puisse être pensé sereinement, tant le nombre de théories et le nombre de contradictions entre ces théories est important, ce qui nous laisse intellectuellement épuisé avant même d’avoir cherché à contre-argumenter. Par ailleurs, les valeurs les plus essentielles pour vivre ensemble sur cette planète que sont la solidarité et le partage sont niées, comme si elles ne devaient même plus être à l’ordre du jour. Le satanisme revendique carrément l’esclavage moderne.
Le phénomène sataniste contemporain
Aujourd’hui, pour désigner les pratiques satanistes, on parle de « culte », c’est-à-dire de groupes d’individus qui vénèrent ce qu’ils considèrent être une entité supérieure, appelée Satan ou Lucifer, que les autres systèmes de croyances, juifs et chrétiens, présentent comme la personnification du Mal.
Les auteurs du rapport distinguent :
– les fondamentalistes, revendiquant et pratiquant un satanisme doctrinal, dit « pur »,
– les adeptes qui bricolent des alliages de dogmes multiples et de pratiques parfois assez éloignées de la doctrine, notamment par le fait qu’ils s’opposent moins à la chrétienté, qu’ils connaissent mal.
Ils distinguent également :
– les « Lucifériens », adeptes du « porteur de lumière », qui arguent que Lucifer est un être bien plus positif que Satan,
– les « Sataniques », qui se rattachent en général aux enseignements laveyens.
Les deux courants se réunissent sur la dénonciation d’un Dieu « créateur » et « démiurge », ennemi et bourreau des Hommes.
Lucifer, dans la mythologie chrétienne, est décrit comme un ange ayant choisi de se révolter contre Dieu, par orgueil et pour apporter le savoir et la connaissance aux Hommes, qui aurait été précipité dans l’abîme. Dans certains pays d’Amérique latine, des croyances font de lui le régent et le gardien de la Terre et des Hommes. Parmi les « lucifériens », le rapport de la Miviludes citent trois principaux courants de pensée :
– les gnostiques, qui mettent l’accent sur la dualité de l’univers et sur le caractère maléfique de Dieu, appelé le « Démiurge » ;
– le schisme de l’évêque italien de Cagliari, dont les disciples étaient opposés au courant de pensée chrétien fondé par Arius au IVème siècle, l’« arianisme » ;
– le luciférianisme traditionnel, dans lequel Lucifer est défini comme une personnification de la sagesse et de la connaissance, déchu par Dieu pour avoir apporté la connaissance aux Hommes, la “connaissance” correspondant très probablement à la capacité à lire l’occulte ;
– le wiccanisme, dont les tenants se disent héritiers des sorcières et des sorciers brûlés sur les bûchers, mouvement fondé au milieu du XXème siècle par le britannique Gardner, ancien fonctionnaire douanier passionné d’occultisme.
La Wicca réalise un synchrétisme de diverses croyances païennes et occultes pour définir une philosophie libertaire et écologique, centrée autour d’une double divinité, féminine et masculine (Lilith et Lucifer). Au contact des « lucifériens » avec Wicca s’est réalisé en France dans les années 1970, au point que les deux branches ont quasiment fusionné. La doctrine luciférienne wiccane place la sexualité au centre des pratiques et des dogmes, notamment de la cérémonie de baptême. Il y aurait aussi une exigence financière importante dans ce genre de groupes.
Les enseignements laveyens sont ceux d’Anton Szandor LaVey, un américain né à Chicago en 1930 et auteur de l’ouvrage La Bible Satanique, publié en 1969. Ils reposent sur la croyance dans l’ego et l’individualisme, ainsi que l’indulgence vis-à-vis des plaisirs terrestres. Il proclame l’an premier de l’ère satanique le 30/04/1966, pendant la nuit de Walpurgis, au départ rite païen censé célébrer la fin de l’hiver. Anton Szandor LaVey prône la totale liberté des hommes de ne pas suivre les dogmes religieux ni de vénérer aucune divinité et d’être leur propre dieu. L’adhésion à l’Eglise de Satan qu’il a fondée est faite une fois, pour la vie entière. Elle est aujourd’hui vue comme une référence par les sataniques, qu’ils la copient ou s’en démarquent.
La deuxième grande Église satanique est celle du « Temple de Seth », née d’un schisme avec le credo dominant, fondée en 1974 par Michael Aquino, lieutenant de l’armée américaine, spécialiste de la guerre psychologique et qui apparaît un peu délirant dans la description qu’en fait le rapport de la Miviludes. Seth aurait chargé Aquino d’offrir aux hommes les outils pour devenir eux-mêmes des dieux. Cette Église fait l’objet de critiques dénonçant sa connivence avec des mouvances occultistes extrémistes et des mouvements politiques proches du fascisme ou du néo-nazisme.
Dans les deux cas (Eglise de Satan ou Temple de Seth), l’organisation est très hiérarchisée, avec des grades, fonction d’un degré de compétence ou d’investissement dans l’organisation de l’Église.
Le rapport de la Miviludes signale l’existence d’une fédération sataniste de France, qui cherche à fédérer les satanistes isolés et à faire entendre sa conception de l’histoire des religions et le regard qu’il faudrait porter sur les trois grands monothéismes, notamment ses positions anti-islam.
D’après la Miviludes, le cœur doctrinal des pratiques satanistes « à la française » est la critique virulente de l’ordre social existant et de l’idée d’aide aux plus démunis. La finalité reste d’après eux libertarienne, avec une réduction drastique du rôle de l’État, conduisant à un fonctionnement clanique de la société. Le rapport souligne le caractère « adolescent » de ces mouvements, qui utilisent le style gothique et la musique métal comme signes de ralliement, dans un univers culturel faisant référence de façon récurrente au Mal, au sexe (prônant notamment le viol des femmes et des enfants) et à la mort (évoquant le découpage de la chair, notamment).
La culture Goth naît dans les années 1970, se reconstruisant a posteriori une référence au peuple Goth, ayant envahi l’Empire romain et à l’art gothique, qui s’oppose à l’art roman. Elle s’identifie donc à une idée de marginalité et d’opposition aux courants politiques et architecturaux dominants en Europe. Les Goths furent un des premiers peuples envahisseurs à se convertir au christianisme, donnant naissance une des premières hérésies du christianisme, l’« arianisme », qui visait notamment à marquer une différence entre les Romains et les « barbares ».
Il est malheureusement moins question de l’influence des deux grandes Églises américaines en France, qui d’après le rapport, seraient moins inquiétantes dans leurs pratiques que les mouvements satanistes autonomes. L’Église de Satan est présentée comme une église chrétienne « à l’envers », « copie inoffensive du culte chrétien inversé ». Les auteurs avouent toutefois à demi-mots que l’Église de Satan a parfois des pratiques qui peuvent s’apparenter à des dérives sectaires. « Ainsi, les principales cérémonies de l’Église de Satan – baptêmes, mariages et funérailles – ne sont pas des prétextes à des pratiques sexuelles collectives ou à la mise en pratique du rituel de destruction. » Qu’en est-il des autres ?
Si ces deux Églises avaient infiltré les institutions, on obtiendrait probablement le même résultat dans un rapport écrit pour le compte d’une instance ministérielle de contrôle des sectes. Cela interroge en tout cas, à la lecture.
Par ailleurs, les « démons » sont décrits comme des forces occultes (p. 65), dans une forme de confusion avec le pouvoir de l’occultisme sur les comportements.
La fin du rapport ressemble à un message de vigilance mais aussi de propagande pour dire que l’État fait toujours les choses au mieux. Il est mentionné que certains groupes sectaires aux pratiques sacrificielles particulièrement cruelles ne peuvent pas être infiltrés (p. 72) et donc ne sont pas démantelés. Je ne sais pas comment la Miviludes arrive à justifier de tels propos !
Conclusion
On aperçoit les effets de cette doctrine sataniste « à l’envers » sur la société moderne, notamment au travers de l’occultisme, pratiqué par certains « à l’envers » de la logique collective ou de la logique divine, pour soit-disant gagner du pouvoir sur les autres ou sur une situation.
On peut penser que c’est cette logique inversée d’une société marchant sur la tête, qui a été dénoncée par la vague de panneaux d’entrée de ville posés à l’envers depuis fin 2023 dans un certain nombre de communes dans toute la France, dont voici quelques traces photographiques ci-après. Ces retournements de panneaux ont été médiatiquement attribués à la colère des agriculteurs, dont le mouvement social a éclaté en janvier 2024, c’est-à-dire bien après le début de cette campagne de retournement de panneaux, qui a également duré bien après la fin du mouvement, en mars 2024 (cf. Wikipédia). On peut donc s’interroger sur ce qu’ils révèlent, probablement pas un malaise limité aux seuls agriculteurs. La fixation des panneaux, par ailleurs parfaitement normale, laisse penser que des équipes municipales ou des services d’entretien des routes sont intervenus pour réaliser l’opération.
Ne serait-ce pas là plutôt l’expression d’un malaise sociétal grandissant lié à l’emprise sataniste sur la société et en particulier sur la politique ?


Références
[1] Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires, Le satanisme : un risque de dérive sectaire, La Documentation Française, décembre 2011, https://www.miviludes.interieur.gouv.fr/publications-de-la-miviludes/guides/le-satanisme-un-risque-de-d%C3%A9rive-sectaire
[2] https://l-express.ca/des-10-doigts-de-la-main-au-chiffre-12/